Parcours- Texte - Lou Chaussalet
Parcours- Texte

© Elizabeth Hermann
 
Mon travail mêle instantanéité du geste photographique et formalisme plastique.

 Je traque et capture des rencontres faites entre hypervigilance et flâneries. Pour l’essentiel ce sont des formes, des objets, des motifs,  vus et fixés comme abstractions plastiques, symboliques, poétiques. Ce sont des traces, des empreintes. Détournées réutilisées, « recyclées ». L’absence devenue présence.

J'ai abordé la photo dans le prolongement de mon travail video, qui lui même prolonge mon parcours et une pratique de l'écriture présente depuis l'enfance. Je ne me dis pas "photographe", je raconte des histoires. Selon des temporalités différentes. Les histoires vous traversent chacunes différement, la photo est un saisissement.
Au départ mon intérêt c'est surtout porté sur des surgissements de formes, de couleurs. Des bribes de réalité quotidienne qui, de par leurs agencements et leurs interactions, se manifestent comme des tableaux. Aucune mise en scène, aucun montage, aucunes retouches autres que les manipulations basiques de développement. Un théâtre de lignes, territoires psychiques et symboliques vus comme des tabeaux à réintégrer dans les lieux à vivre -ces métaphore du moi, du nous - et se prêtant aux grands formats.

Au fur et à mesure de mon parcours, de ma pratique, je m'intéresse à d'autres voies, ai d'autres inspirations. Le figuratif s'invite, je le provoque. Qu'il s'agisse de séries documentaires ou la série "Hitamen" qui tente l'exact opposé de mon fonctionnement habituel en explorant un système de petites photo-installations, des dispositifs ayant leur propres effets visuels. Work in progress....


Les "galeries" proposées sur ce site sont souvent des regroupements a posteriori, justifiés par des complémentarités- de motifs, de couleurs- des rythmes ou des récurrences.


Lou Chaussalet est créole, elle est née et a grandi sur l’île de la Réunion. Diplômée de l’Ecole du Louvre en Histoire de L'Art et Muséologie elle s'investit dans une recherche universitaire sur le masque de théâtre avec une Maîtrise à la Sorbonne puis un DEA en Anthropologie à l' Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Elle travaille plusieurs années à la Cartoucherie de Vincennes aux côtés du Maître d’Art sculpteur de masques Erhard Stiefel dont elle étudie la collection et la création. D'Ariane Mnouchkine à Alfredo Arias, de Bartabas à Tim Robins, l’atelier du maître est un laboratoire d'expériences qui, partant du masque, décline les possibles de la mise en scène de l'objet . En 2003, la scénographie de l’exposition Lisières Masques à la Laiterie de Strasbourg, puis en 2005 le Master Class d’Erhard Stiefel où elle filme les acteurs, sont des étapes qui l’incitent à débuter un travail vidéo. Elle écrit, filme et monte des formats libres ("Vogue unseen, the secret history" - Vogue Londres, « ROOT »), réalise des clips vidéos pour des artistes pop ou electro ( DOP, 2 Square/Telepopmusik) . En 2010 elle glisse vers une expression plastique via la photographie laquelle s'épanouit en parrallèle à la réalisation et à l'écriture.


"Lou Chaussalet : la vie secrète et fortuite des objets"
Par Jean-Yves Leloup

Le monde qui nous entoure est parfois composé d’objets éphémères, de matières fugaces et de formes passagères. Des figures transitoires en quelque sorte, sculptées par la lumière et réunies par le hasard, qui peuvent croiser le regard d’une artiste, au détour d’une ruine, d’une source, d’une chambre ou d’un jardin.

L’illumination du saisissement
La démarche photographique de Lou Chaussalet obéit selon elle à « la flânerie et à la vigilance » qui guident ses pas et son esprit, au fil de son quotidien. « Lorsque je me balade, certaines choses attirent mon attention » dit-elle avec simplicité, « des formes qui me saisissent, et dont je prolonge le saisissement par le biais de la photographie ». Sans concept, sans jamais partir à la recherche de motifs, elle se laisse guider de façon intuitive, faisant confiance à ses obsessions. C’est la raison pour laquelle elle a appelé son exposition, Serendipity, un terme qui désigne en anglais, la capacité ou l’art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard. Et parfois même de trouver tout autre chose, voire le contraire de ce que l’on cherchait, et plus encore de se rendre compte de son intérêt et de son importance. Par extension, le terme de sérendipité ou de « fortuité » (selon les québécois), a trouvé de nouvelles applications au sein de notre monde connecté, dans lequel nos promenades on line, guidées par l’ennui et le hasard, nous mènent parfois à des découvertes inattendues.
Si Lou ne sait donc pas toujours ce qui la guide et ce qui la meut dans cette volonté de photographier, au choix, une bouteille flottant dans une source, une épingle à linge illuminée par le soleil ou les formes abstraites de vêtements plongés dans une bassine, sa démarche atteste toutefois d’un goût prononcé pour le formalisme et l’abstraction plastique. Ses photographies capturent selon elle « des formes, des objets, des motifs » aux formes « symboliques et poétiques », qui s’apparentent à « des traces, des empreintes » dans lesquelles se manifeste « l’absence ».
L’acte photographique est par ailleurs chez elle, fugitif. « Ca se passe toujours très vite » raconte-t-elle, il y a toujours une sorte d’urgence dans le fait de saisir cette petite mise en scène préexistante », qui se dévoile sous ses yeux. « Un coup de vent, un nuage ou le passage du soleil peuvent suffire à faire disparaître ce que je perçois ».

Les objets ont une vie
Le soleil a en effet son importance dans le travail de Lou. Par le passé, elle dit avoir été très marquée par la forte lumière zénithale qui baigne l’île de la Réunion, où elle est née et où elle a grandit.
Pour échapper à l’ennui, à la solitude, au désert culturel de l’île et à « une carrière toute tracée de médecin, d’avocate ou de haut-fonctionnaire », elle s’exile à Paris au début des années 1990, étudie l’histoire de l’art et la muséologie à l’École du Louvres, avant de se consacrer à l’étude du masque, avec une maîtrise en Esthétique à la Sorbonne puis un DEA en Anthropologie à l’École des Hautes Études en Science Sociales, mais plus encore aux côtés du Maître d’Art sculpteur de masques Erhard Stiefel, qu’elle accompagne pendant plusieurs années, au fil de ses travaux réalisés pour Ariane Mnouchkine, Alfredo Arias, Bartabas ou Tim Robins. « Au cours de cette période », se souvient-elle, « je me suis beaucoup occupé de sa collection de masques, qu’il avait en grande partie ramené d’Asie. J’ai vécu au milieu de ces objets qui m'ont passionné. Le masque inutilisé est en "sommeil" mais "vu", "regardé", il prend vie , devient une présence qui est aussi abscence - C’est sans doute à ce travail que font écho mes photos. Je ne mets pas en scène les objets que je photographie, j’y devine plutôt des sortes de scénographies, un petit théâtre du quotidien qui leur donne une autre forme d'existence, indépendante de celle qu'on leur attribut. Il y a peut-être une petite part d’animisme en moi, que je dois sans doute à mon héritage créole et réunionnais ». « Je crois que les objets ont une sorte de vie propre, au-delà de leur usage », insiste-t-elle, croyant discerner dans ce goût pour les choses inanimées, la valeur symbolique que les exilés accordent aux objets qui les relient à leur passé.

Ready made inattendus
Les objets que Lou capture avec son appareil numérique sont en effet loin d’être inertes. Ils s’animent grâce à leurs couleurs vives ainsi qu’à la lumière franche qui sculpte leurs contours. « Je suis d’abord très frappée par la couleur » affirme-t-elle. Ensuite, ses photos ne s’attardent pas sur l’illusion de la profondeur de champs, qui ne semble pas la préoccuper, disant préférer « les aplats » et « les reflets ». « Je ne pratique pas non plus de montage ni de retouches autres que les manipulations basiques de développement. Ce qui m’intéresse c’est précisément que des bribes de réalité brute, du fait de leurs agencements et de leurs interactions, se manifestent comme des tableaux ». Si l’on peut percevoir à travers ces bribes, des formes évoquant les figures et les thèmes de la ruine, du vestige, de l’épave, de l’équilibre, de la construction ou du chantier, ses images à l’allure de ready made inattendu, aux formes construites mais fortuites, peuvent en effet évoquer chez le regardeur, toute une variété de gestes plastiques qui ont jalonné l’histoire de l’art, que l’on évoque l’abstraction géométrique ou même le surréalisme, avec qui l’artiste se sent des affinités qui lui semblent chaque jour de plus en plus évidentes.

C’est la raison pour laquelle Lou Chaussalet a choisi de mettre en exergue de son travail " Serendipity" une phrase du poète André Breton, extraite de La crise de l’objet (1936), qui semble à merveille synthétiser et décrire sa démarche : « Le chemin vers le haut et celui vers le bas est le même. Toute épave à portée de nos mains doit être considérée comme un précipité de notre désir ». Pour certains regardeurs, il est souvent difficile de reconnaître les formes, ainsi que de discerner un sens de lecture, aux images que l’artiste fait imprimer sur de grands formats. Certaines de ses figures et de ses couleurs semblent en effet flotter dans l’espace, en apesanteur, sans fonction ni destinée, à l’image de la manière dont Breton considérait lui-même l’objet surréaliste, animé d’une « vie secrète dans notre imagination, nos rêves ou nos fantasmes » et doté « d’une vertu quasi magique que l’art est prié d’enregistrer »*.

* Selon Philippe Lavergne, auteur de André Breton et le mythe, 1985, José Corti.


                                 

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